Ce qui cloche avec le libertarianisme

Projet de ville flottante libertarienne du Seasteading Institute (source: Wikipédia).

Si vous ne le saviez pas déjà, le libertarianisme est grossièrement une philosophie prônant l’individualisme: libertés et droits individuels. L’individu y est au centre de tout. Une sorte d’individu-roi. L’individu et sa personne, l’individu et sa liberté, l’individu et sa propriété. Et surtout, l’individu en opposition à l’État et à toute forme d’intrusions dans sa vie.

Pour démontrer l’absurdité de cette conception du monde, je choisis, parmi mille exemples à portée de main, un fait divers lu hier: un adolescent de 16 ans mort frappé par une voiture conduite par un ivrogne, un multirécidiviste.

Dans cette histoire, plusieurs personnes – « les habitués de la place » du bar où Jacques Leroux picolait régulièrement – ont assurément assisté à plusieurs occasions à des moments où il quittait en voiture alors qu’il n’aurait pas dû. Employés, clients, patrons, fournisseurs. Pour le grand malheur de certains, ils ont choisi de ne pas intervenir. À mon sens, ce qui cloche avec la philosophie libertarienne est précisément là.

Témoin d’une telle situation, le libertarien fidèle à sa philosophie se fera la réflexion suivante: je n’ai pas à intervenir, cet homme ne brime pas mes droits et libertés et qui plus est, je refuse le concept d’intervention de tierces parties dans la vie des individus. Son comportement (conduire en état d’ébriété), c’est son problème, pas le mien. Ça ne concerne que lui.

Devant la même situation, l’homme ou la femme solidaire à sa communauté réagira plutôt ainsi: je sais que ça ne me concerne pas directement mais la conduite de cet homme pourrait causer du tort à quelqu’un, personne de ma famille car je sais qu’ils sont chez moi, mais à quelqu’un d’autre. Je décide donc d’intervenir car j’ai une pensée collective. Je me préoccupe pour un tout plus grand que ma personne, que mes intérêts personnels.

On connaît la suite. Personne n’est intervenu et un garçon de 16 ans a perdu la vie, étendu sur l’asphalte, haletant, agonisant, mourant pendant que le soûlon sortait de son véhicule en titubant pour checker le hood de son char. Homme libre qu’il était.

Que j’entende pas un partisan libertarien me dire que ce n’est pas la faute de ces personnes – employés, clients, patrons, fournisseurs – que c’est la faute de l’État car le type en question avait déjà été arrêté deux fois auparavant pour conduite avec facultés affaiblies, en 1998 et en 2003. Sois cohérent l’ami. Si l’État a failli ici c’est parce qu’il n’est pas assez intervenu. Or rappelle-toi, tu es contre l’interventionnisme de l’État dans ta vie.

Je trouve grotesque cette pensée libertarienne qui place l’individualité devant tous les autres principes. Qu’est ce que vous croyez qui a permis à l’humanité de survivre et de se développer si ce n’est la pensée collective, la coopération entre individus, la générosité et le don de soi? Poser un bon geste, gratuit, sans profit personnel ni calcul.

L’individu, participant de l’humanité, prend part à quelque chose qui le transcende. Sauf bien entendu le libertarien, omnibulé par le bien-être immédiat de sa petite personne.

En lisant le récit des derniers moments de ce jeune garçon, je me suis dit que certaines personnes devaient regretter amèrement tous les moments où, confrontées au dilemme entre intervenir ou avaler leur gorgée de bière, elles ont choisi la seconde et ont détourné leur regard de cet homme qui allait une nuit faucher un garçon, un enfant, un frère, un copain, un être humain qui terminerait sa vie comme un chien, prenant ses dernières respirations couché, fixant le boisé bordant cette maudite route 122. Un fait divers pour tous, sauf pour Michaël Blais et ses proches.

À propos de hugoparizot

Ex blogueur épris de justice, préfère le scotch aux bulletins de nouvelles, possède 4 paires d'écouteurs et 2 poissons rouges. Aime la simplicité mais déteste les raccourcis. Voir tous les articles par hugoparizot

4 responses to “Ce qui cloche avec le libertarianisme

  • SUZANNE

    Le libertarien n’est pas contre la criminalisation des comportements potentiellement dangereux, parce que justement ça représente un danger aux autres. Et le libertarien n’est pas contre TOUT intervention gouvernementale– il favorise une intervention musclée contre les criminels.

    Le libertarien peut être pour la générosité, la coopération, le don de soi, etc. Ce à quoi le libertarien s’oppose c’est la substitution de l’État pour ces choses-là. Donc, au lieu de travailler de façon personnelle avec les pauvres, on lance un programme et on leur envoie un chèque. C’est pas ça travailleur avec et pour les pauvres. Un pauvre a souvent plus besoin du contact personnel que l’argent. C’est paresseux de laisser à l’État le soin de tout faire.

    La philosophie du libertarien c’est que l’État a certaines fonctions, comme par exemple, la protection des droits individuels, la défence nationale, le maintien des structures routières– et l’État ne devrait pas dépasser ces mandats. Donc, l’État ne devrait pas dire aux gens de ne pas consommer des breuvages carbonisés (comme on essaie de faire à New York) ou ne pas conduire sans ceinture de sécurité.

    Je ne suis pas libertarienne, bien que j’ai des affinités avec eux. On pourrait argumenter contre le libertarianisme, mais le billet démontre un manque de compréhension de la philosophie. Ce n’est pas égoïste de vouloir être libre de l’État pour son propre bien. On peut être aussi égoïste en prônant que l’État de tout, et donc déresponsabiliser les citoyens de l’engagement social.

  • hugoparizot

    Merci de votre intérêt pour mon texte. Je m’attaque ici à ce qui m’apparaît clairement être le fondement de la philosophie libertarienne: la liberté individuelle en opposition à un état vu comme trop intrusif. L’individu, sa liberté et sa propriété étant au centre de tout, il en découlera naturellement une pensée individualiste où le moi viendra avant tout… avant également la notion de communauté. Comment pourrait-il en être autrement quand le fondement de la pensée place l’individu au centre? Ce sont les stratégies individuelles qui primeront sur les collectives.

    Pour imager cela, grossièrement je vous l’accorde, la sécurité routière vue à travers une stratégie individuelle consistera à s’acheter un Hummer. L’individu trouve LE véhicule LE plus sécuritaire pour LUI. Individuellement, pour sa sécurité, nul ne peut débattre qu’il ne s’agit pas d’une bonne stratégie. Collectivement, si tout le monde faisait pareil, ce serait une catastrophe à tous les niveaux et personne n’aurait gagné en sécurité individuelle. Un peu le même phénomène que le port d’armes à feu aux É-U.

    Je ne détiens pas le monopole de la vérité mais pour moi, libertarianisme et solidarité pour la communauté sont deux valeurs qui sont naturellement en quasi totale opposition.

    Cela ne demeure au final, que mon opinion.

  • Pasm

    Le raisonnement est plutôt curieux. Qui était cet alcoolique ? Etait-ce un libertarien ? Sortait-il d’un bar libertarien ? Vivait-il dans une communauté libertarienne ? Il semblerait que non. C’est un poivrot très ordinaire, buvant dans un bar réglementé et circulant sur la voie publique dans un pays moderne disposant d’institution étatique solide. Il faut donc un sacré culot intellectuel pour imputer la mort du gamin aux idéaux libertariens. L’histoire démontre uniquement l’incapacité de l’Etat d’assurer le risque zéro. Quant à votre raisonnement, il démontre plus particulièrement que l’utopie du risque zéro conduit nécessairement à la société totalitaire. Car qu’aurait-il fallut ? Qu’un policier soit présent dans chaque bar du Québec ? Ou sur chaque route ? Ou qu’on empêche les gens de rouler à partir d’une certaine heure ? Il y a toujours un risque et la vie se termine toujours par la mort. Il y aura toujours des gosses écrasés par des chauffards. Dans un monde libertarien comme dans un monde étatique. Au Québec comme en Ouganda. Sur Mars par des navettes spatiales comme au moyen-âge par des chevaux. Les libertariens ne proposent aucune mesure miracle pour garantir la sécurité des gamins en mobilette. Par contre, nous luttons clairement contre le réflexe émotionnel qui veut qu’à chaque accident de ce genre, le peuple se tourne vers l’Etat pour y chercher une aide miraculeuse qu’il n’a jamais pu fournir et qui donne à chaque fois prétexte pour de nouvelles atteintes aux droits individuels.

  • Francois

    « Je crois en la puissance des mots, des idées et des idéaux » Tel est votre discours.

    La moindre des choses avant de parler est de savoir de quoi ont parle :
    http://leslibertariens.fr/declaration-universelle-droits-naturels/

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :