Un ouvrage actuel et incontournable: « La juste part »

L’essai La juste part met en opposition deux conceptions de ce qu’est faire et recevoir sa juste part: celle liée au mérite économique de chacun (individuelle) et une où l’on reconnait un lien de dépendance entre le succès individuel et la coopération sociale impliquant tous les citoyens (sociale).

Pour illustrer les acquis avec lesquels nous naissons tous – hormis ceux nés seuls au fond d’une grotte – Robichaud et Turmel présentent l’anecdote d’un designer anglais, Thomas Thwaites, qui a relevé le défi suivant, en apparence simple: fabriquer un grille-pain à partir de rien. On peut acheter un grille-pain pour aussi peu que 10$. Sans base de départ pour la fabrication, Thwaites s’est vite rendu compte du casse-tête à résoudre: se procurer de l’acier, du cuivre, du nickel, du plastique, fabriquer quelques 404 pièces, les assembler, et cetera.

Mais Thwaites a relevé le défi. Son grille-pain a chauffé (plutôt que grillé) le pain durant quelques secondes avant de fondre. Il lui en a coûté 250 fois le prix de base et a nécessité des milliers de kilomètres en déplacement à son fabricant. Et notez qu’il n’est question ici que de fabrication; Thwaites n’a même pas conçu le grille-pain.

Ce que cet exemple cherche à illustrer est un des points centraux de la thèse de l’essai: tout ce que nous produisons est nécessairement un produit social. En effet, toutes les connaissances, procédés, technologies mais aussi les normes sociales, la transmission du savoir entre les générations et bien d’autres phénomènes agissent de telle sorte que nous sommes tous « juchés sur les épaules d’un géant » (l’expression provient des auteurs) quand nous créons un produit ou un service. Sans cela, notre point de départ commun pour créer quoi que ce soit serait celui de Thwaites: rien.

Ils tirent la conclusion suivante de ce fait: ce que nous produisons étant social, ses fruits ne peuvent donc pas nous appartenir en totalité.

Ainsi la production est sociale. De ce fait, toute activité économique se heurte à des problèmes d’interactions entre individus, catégorisés comme suit: coordination, coopération et compétition. L’essai analyse surtout les deux derniers, plus complexes.

La coopération est un sujet central pour mieux comprendre les inégalités engendrées par l’économie de marché puisqu’elle révèle la relation entre l’intérêt individuel et l’intérêt collectif. Pour le philosophe anglais Thomas Hobbes, laisser l’homme agir dans son seul intérêt, totalement libre et sans contrainte, ne produira pas une économie de marché mais plutôt un état de guerre permanente, de tous contre tous. Sans coopération sociale poursuit-il, la vie de l’être humain est « solitaire, indigente, dangereuse, animale et brève ». Pas très inspirant comme type de passage sur terre.

Il existe plusieurs exemples de situations où intérêt individuel et collectif se heurtent mais l’exemple retenu par Robichaud et Turmel est un classique: le dilemme du prisonnier. Celui-ci illustre le point suivant: lorsque plusieurs personnes (deux dans le cas du dilemme du prisonnier) agissent dans leur seul intérêt individuel, ils font parfois des choix contraire à leur intérêt collectif et obtiennent des résultats inférieurs à ce qu’ils espéraient. En d’autres mots, dans des interactions de coopération, mieux vaut être solidaire.

Au passage, l’essai défait aussi plusieurs mythes. Notons au passage:

  • Le marché est la condition naturelle de l’homme. Faux dit l’essai. Le marché ne pouvant fonctionner sans coopération et sans normes et celles-ci requérant soit la confiance ou la coercition pour être observées, l’intervention d’une tierce partie est requise: l’état. Le marché n’a donc rien de naturel.
  • L’idée selon laquelle il y aurait un lien essentiel entre le caractère d’un individu et son mérite économique. Or une expérience toute simple a démontré que le comportement des participants variait grandement dans une situation donnée selon que, dans les minutes précédentes, ils venaient de trouver ou non une pièce… de 25 cents!
  • Le lien entre notre mérite individuel et nos succès. La juste part nous apprend que des facteurs aussi incontrôlables que le mois ou l’année de naissance peuvent être déterminants pour réussir dans certains domaines. Ainsi, pour devenir joueur de hockey professionnel, mieux vaut naître en janvier! Ceci à cause de l’âge relatif dans un groupe. Les plus vieux profitent d’années en années d’un avantage éphémère cumulatif sur leurs coéquipiers plus jeunes. Également, un ouvrage a révélé qu’un nombre disproportionnés d’américains sur la liste des 100 plus grandes fortunes étaient nés entre 1831 et 1840. Pourquoi? Parce que le plus grand essor économique que le monde ait connu est survenu aux É-U entre 1860 et 1870 et que pour en profiter il fallait être assez vieux pour être en affaires et assez jeune pour être dans une situation propice à la prise de risque.
  • La théorie du ruissellement économique (trickle down theory), qui affirme que les classes sous le 1% des plus riches profitent indirectement des politiques néolibérales par ruissellement vers le bas. Si c’est le cas demandent les auteurs, comment expliquer que le pouvoir d’achat de la casse moyenne ait diminué au cours des 30 dernières années et ce, malgré la croissance?

Pour conclure l’essai, Robichaud et Turmel démontrent que le bonheur des individus n’est pas tant lié à leur richesse absolue mais plutôt à la richesse relative à leurs concitoyens. En somme disent-ils, une société plus égalitaire produit des citoyens plus heureux mais aussi qui vivent pour la plupart plus longtemps, sont moins obèses, sont moins susceptibles de souffrir de problèmes d’alcool, ont moins de risque de subir de la violence, etc.

C’est un abrégé de la mine d’information passionnante que contient l’essai.

Dans le contexte qui prévaut actuellement au Québec avec comme toile de fond la remise en question du modèle économique néolibérale, La juste part est un ouvrage incontournable que je vous recommande fortement de vous procurer.

À propos de hugoparizot

Ex blogueur épris de justice, préfère le scotch aux bulletins de nouvelles, possède 4 paires d'écouteurs et 2 poissons rouges. Aime la simplicité mais déteste les raccourcis. Voir tous les articles par hugoparizot

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